Togo : Quand les femmes deviennent accrocs à la loterie

Publié le 21/04/2017 à 11:25

Jadis, réservés aux hommes, certaines femmes togolaises s’adonnent désormais aux jeux de hasard en l’occurrence la loterie. Elles en ont fait des activités à plein temps. Dans l’univers de ces femmes qui tentent leur chance. Découverte.

Mercredi, 22 mars 2017. Devant une agence de la loterie nationale d’Ablogamé, un quartier périphérique du sud-est de Lomé, une petite foule se regroupe. Il est 10 heures. Agée d’une quarantaine d’année, Dame Abla est une marchande ambulante. Elle fait partie des personnes qui se sont rassemblées à la porte de cette agence ce matin. Comme tous les mercredis, jour de « Loto Benz », elle est là pour parier sur les numéros qu’elle a méticuleusement choisis la veille. D’un regard très attentif, elle scrute les petits papiers des autres parieurs pour dit-elle « être sûr que ses numéros ne sont pas trop différents des autres ». En effet, Abla est une adepte de la loterie nationale. « Je joue à la loterie depuis une dizaine d’année. J’ai beaucoup gagné c’est pourquoi je continue. Ce qui est bien avec lonato (ndlr : Loterie nationale togolaise) c’est lorsqu’on ne s’attend pas ou quand on a vraiment besoin d’argent qu’on gagne. Ce qui fait tout le charme du jeu ». A la question de savoir pourquoi elle n’investit pas plutôt cet argent dans son commerce ? Après avoir secoué la tête, elle répond : « C’est grâce à l’argent que j’ai gagné en pariant que j’ai débuté ce commerce ». Dans cette petite foule d’une quinzaine de personnes, elles sont huit femmes à venir tenter leur chance.

Ce matin-là, notre interlocutrice a parié sur trois numéros à 300 FCFA. Si le soir ses numéros sont gagnants, elle va empocher 75 000 FCFA. Une somme colossale pour cette marchande de friperie. « Quelque chose me dit que je vais gagner. Souvent quand je vais gagner je le sens. Avec cet argent je vais encore augmenter mon commerce ». Mais cet argent, elle est encore loin de l’avoir. Contrairement à Abla qui ne joue que les mercredis, certaines femmes sont même devenues des inconditionnelles à la loterie.

Le piège de l’habitude

Sur les trois jours réservés aux paris dans la semaine, c’est-à-dire lundi pour « Loto Diamant », mercredi pour « Loto Benz » et vendredi pour « Loto Kdo », ces femmes n’en manque aucun.

Dans la petite foule amassée devant l’agence de la loterie se trouve Mana, revendeuse de bijou. D’une cinquantaine d’années, les yeux cachés derrière des lunettes noires, elle connait tous les rouages de la loterie. Les calculs pour débusquer les bons numéros appelés dans le jargon, «forecast », elle maitrise tout. Elle avoue ne plus savoir quand elle a commencé à jouer. « J’ai commencé depuis des années. Je joue les lundis, mercredis et vendredis. Rarement je rate un jour », raconte-t-elle. Elle dépense en moyenne 10 000 FCFA par semaine pour jouer. Mais cette somme peut évoluer suivant, ses pressentiments avant le jeu. Si cette somme peut paraitre un peu disproportionnée pour certains, elle assure qu’elle connait d’autres femmes qui misent beaucoup plus qu’elle. « Ce n’est pas beaucoup. Deux de mes amies parient au moins 20 000 à 30 000 FCFA par semaine. Quand tu veux gagner gros, il faut parier beaucoup », affirme-t-elle, avant d’ajouter, « J’ai déjà gagné 1 000 000 FCFA une fois. Maintenant je vise haut ». Ce matin-là, elle a dépensé 3 000 FCFA. Pour elle, « ce n’est pas grande chose ». Si elle gagne, son gain va se situer dans les 750 000 FCFA.

« Les jeux de hasard sont des pièges. Plus tu joues, tu vas y habituer. Au finish, tu vas devenir un inconditionnel. Pour sortir de ce guêpier, il faut un choc psychologique ou l’aide d’un spécialiste », explique Emmanuel Assigbon, un sociologue. Mais Mana affirme être totalement consciente de ce qu’elle fait.

Ce phénomène sociétal a même dépassé les religions. Presque toutes les religions interdisent les jeux de hasard surtout la religion musulmane. Mais paradoxalement, les musulmanes sont aussi de la partie.

Les musulmanes aussi…

Devant les guichets, elles se font discrètes. Mais elles non plus ne résistent à la tentation de parier. « Moi, je joue quelques fois mais ce n’est pas une habitude », confie une musulmane, qui a préféré garder l’anonymat. Pour elle aussi, il s’agit de « gagner un peu d’argent pour s’offrir quelques luxes », se justifie-t-elle.

Chose commune chez ces musulmanes, elles sont des togolaises converties à la religion musulmane. Rachida, 24 ans, est l’une d’entre elles. Elle raconte comment elle a fini par jouer à la loterie : « Je vis dans une cour commune avec des non-musulmanes. On fait presque tout ensemble. Alors quand elles racontent comment elles jouent et combien elles gagnent, j’ai fini essayer moi aussi ». Elle explique aussi qu’elle ne comprend pas les techniques du jeu. Donc elle se fait aider par ses colocataires. Tout ceci à l’insu de leurs maris. « Si mon mari l’apprend. Il va me tuer. C’est pourquoi je prends toujours mes précautions en cachant soigneusement les tickets », confie Rachida.

Le pari sportif, le nouveau venu

L’avènement du pari sportif est encore récent au Togo. D’ailleurs les paris sont faits essentiellement sur des compétitions sportives étrangères. Mais il attire déjà beaucoup de monde. Et les femmes ne sont pas en reste. Akouvi est une habituée de l’une des salles de paris sportifs de Lomé. Apprentie coiffeuse, elle raconte son attrait pour les paris sportifs : « Une fois mon grand frère a gagné 100 000 FCFA. Quand il m’a raconté alors moi aussi j’ai décidé de jouer. C’est lui qui m’a appris comment on fait les combinaisons. Il y a une semaine, j’ai gagné 12 000 FCFA. Maintenant, je suis habituée. Je ne dépense pas plus de 600 FCFA par semaine. Pour moi, c’est mieux que la loterie ».

C’est ainsi que les Togolaises s’enferment dans le cercle vicieux des jeux de hasard. Pour Emmanuel Assigbon, « ceci est le signe d’une société dans laquelle, les gens n’arrivent pas à percevoir les fruits de leurs efforts. Alors, ils se trouvent d’autres alternatives. Et souvent certains se tournent vers les jeux de hasard». Reste à savoir comment, elles vont finir par sortir de ce bourbier.

Augustin Koffi, correspondant à Lomé

 

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