Les concasseuses de Danané : Une passion à coup de pierres

Publié le 01/03/2017 à 11:30

32 degrés à Libreville. Un quartier de la ville de Danané (ouest de la Côte d’Ivoire). A quelques encablures d’une école primaire, un site où trainent de grosses pierres.

Sur ce chantier à ciel ouvert et au relief accidenté, une vingtaine de femmes de tous âges, s’activent : Ce sont les « concasseuses de Libreville ». Armées de marteaux à crosse métallique, elles passent en moyenne 7 heures par jour, sous la canicule, à casser de la roche. Et ce, depuis une dizaine d’année pour certaines. Reportage.

Djeténin Fofana est la propriétaire de ce site. « Ma mère est l’une des premières femmes à casser le gravier, ici, à Danané. Mais elle exerçait un peu plus bas », montre-t-elle du doigt. « C’était non loin du domicile familial. C’est quand j’ai découvert ce site que les autres femmes du quartier sont venues nous rejoindre », se rappelle Djeténin.

Depuis, la fin de la crise post-électorale de 2011, le nombre de concasseuses a considérablement augmenté.  De 2 à 3 concasseuses, on en dénombre entre vingt et trente. Une situation favorisée par la paupérisation et la difficulté des femmes à obtenir un travail plus décent.

Tio Woulè Odile est l’une d’entre elles. Une veuve, la quarantaine révolue avec cinq enfants à charge. Devant elle, sur un hectare environ, se dresse un paysage dominé par amas de pierres parsemés çà et là. En toile de fond, le mont Nimba. Le corps et le visage à moitié recouverts de poussière, elle est assise à même le sol, sous un abri de fortune construit avec quelques feuilles de palmiers et des piquets de bois.

« Nous bandons nos doigts pour amortir la douleur du marteau », montre-t-elle entre deux coups. Dans mes débuts, il y a 6 ans, j’avais beaucoup d’ampoules dans les paumes. Maintenant, je suis habituée.  Je n’ai plus besoin de garder les yeux sur mes doigts pour casser le gravier », confie-t-elle en souriant.

Des accidents malgré l’expérience…

Odile est alertée par les cris de sa voisine proche, Dorcas Deh. Avant d’y aller, elle déroule les morceaux d’aillons sur ses mains. On peut aisément voir des doigts avec des ongles totalement arrachés. Ou d’autres noircis par le sang coagulé sous les ongles. Les stigmates de blessures antérieures.

Dorcas a 30 ans. Elle vient de recevoir des grains de sable dans les yeux. Odile lui souffle deux fois dans l’œil et le problème est réglé. Du moins, pour cette fois. Le souvenir de sa dernière blessure est encore vivant. « Il y a 7 mois, une pierre d’environ 10 kg m’est tombée dessus et a manqué de me couper le gros orteil. Mais il faut bien vivre. Donc je suis revenue travailler.»

Elle reprend ses activités avec une charge d’au moins 70 kg qu’elle porte sur la tête. Ici on travaille sans précautions. Sans gants, sans lunettes de protection ou encore sans cache-nez.

… pour des sommes dérisoires.

Dié marguerite est accompagnée de ses enfants. Ils n’ont pas cours ce jour. Ici, les sons des marteaux rivalisent d’ardeur. Pour marguerite, l’objectif de la journée est déjà fixé. «  Je dois faire une brouette de graviers, au moins. Les clients se font rares et le prix est très bas», se désole-t-elle.

Selon les concasseuses, Il faut une journée pour remplir une brouette de graviers. Le contenu de la brouette est vendu à 750 francs CFA.  Un petit camion plein coûte 30 000 francs CFA et le grand, le double, soit 60 000 francs.

Par moment, des tiers s’improvisent comme intermédiaires entre les clients et les concasseuses, réduisant la marge de celles-ci.

« La vie est vraiment dure ici, mais nous avons choisi ce travail et nous nous donnons à fond », lance fièrement la propriétaire du site, alors que résonnent derrière elle, des coups de marteaux mêlés aux chants des concasseuses.

Guy de BAGNON, envoyé spécial à Danané.

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