Grand Lahou : J’ai vu 12 hommes libres [Diaporama]

Publié le 19/11/2017 à 17:17

Au détour d’une ballade professionnelle à  Grand Lahou (Sud, région des  Grands Ponts ), la journaliste et écrivaine fait une rencontre improbable. Les intempéries, la souffrance… mais aussi de l’espoir et de la dignité. Charlène Danon raconte ces moments uniques d’une pêche aux langoustes. Récit du fond des mangroves du Gôh.

J’avais fixé mon regard sur les doigts fripés de cet homme. Les crevasses à la naissance de ses ongles ou une impression peut-être. Son corps trempé. Le visage grave, la mâchoire resserrée comme pour faire affront à ce mauvais temps.  J’ai senti un regard caverneux. Nous étions à l’étroit sur la banquette arrière de ce vieux carrosse qui nous ramenait à Grand Lahou. Je distinguais peu l’expression de ses traits mais je l’entendais faire les comptes à eux. Ceux qui l’avaient délégué pour rendre justice à leur labeur et à la rudesse  de leur métier.

« 269 kilos », s’était-il accordé avec le grossiste après soin de chaque note. Je me suis demandé combien cela valait. Non, pas 269 kilogrammes de langoustes. Mais, combien valait cette scène dans laquelle je venais de jouer un rôle par un concours de circonstances. Le prix de leur acharnement ? Sans aucun doute la liberté.

J’ai vu douze hommes libres qui revenaient des tréfonds des eaux obscures. De la solitude de la nuit et du froid, agrippés à leur butin, les mains chancelantes. J’ai vu douze silhouettes trempées jusqu’à l’os. Des visages épuisés. J’ai vu cette maudite pluie se déchainer sur eux comme s’ils n’en avaient pas encore eu pour leur compte. J’ai admiré leur réponse. L’acharnement.

Sans perdre un souffle, avec une énergie incroyable, j’ai vu ces « gladiateurs » affronter le temps, prendre de haut leurs problèmes. Et faire les comptes de ce qui les conduit, au cœur de la nuit, dans le dernier retranchement du fleuve Gôh ; à l’embouchure du fleuve et de la Lagune. Ils m’ont invitée à faire les comptes avec eux. « Marcel ! 30 kilos… Tu as noté madame ? », s’assuraient-ils à chaque pesée. Ils louaient les plus grosses prises, mais aussi les plus petites. J’ai vu douze hommes applaudir, à la merci des précipitations, les efforts des petites prises, comme quand la prise « Guyzo de Yocouboué » a valu 4 kilogrammes.

J’ai vu douze hommes prêts à en découdre avec les caprices de la vie pour justifier leur destin. J’ai vu des hommes libres dont le destin est ici, au pied du Gôh. Chez eux … chez moi. Pas au pied de la méditerranée, pas à Lampedusa, encore moins en Lybie.

Crédit Photo : Hervé Saïzonou

Charlène Danon

Comments

comments