Certains « influenceurs » africains servent à changer la société

Publié le 06/03/2017 à 20:10

J’ai été fortement amusé par la chronique de Hamidou Anne, parue sur la version africaine du  site web du journal français Le Monde. Un article qui s’appuie sur les récents ADICOM Days (et d’autres manifestations du genre) et qui prend pour cible ceux et celles qui sont qualifié(e)s d’influenceurs. 

Déjà, sur la forme, on ne peut pas affirmer avec autant de précision chirurgicale que TOUS « les influenceurs » sont inutiles. La nuance s’impose. Peut être certains. Encore que pour l’affirmer, il faudrait en donner des exemples. Soit.

C’est plutôt le fond qui m’intéresse. L’article indique que « l’urgence en Afrique est politique ». Et c’est vrai. « La mission qui échoit à la jeunesse est celle d’une participation citoyenne qui dépasse le seul cadre de la contestation ou de la sublimation du moi sur Internet », écrit la chronique. « Sublimation du moi sur internet ». Au fait, qui décide qu’un tel ou une telle est un influenceur ?  Ce n’est sûrement pas la personne elle-même. Et c’est toute cette base qui est faussée dans l’argumentaire qui contient pourtant de belles idées. Si l’auteur trouve le terme « influenceurs » « ridicule », c’est parce qu’il est convaincu, et il l’écrit, que ces acteurs du digital « choisissent de se nommer ainsi ». En ricanant même de les voir faire dans la « confusion du spectateur qui se prend pour un acteur ».

C’est la communauté qui plébiscite un « Influenceur ».

À tout hasard, cherchons la définition de ce terme emprunté au web marketing. J’en ai trouvé une, simpliste. C’est une « personne disposant d’un compte sur un média social (blog, Twitter, groupe ou page Facebook) et diffusant régulièrement un nombre important de contenus à une communauté large et fidèle. Cette personne dispose d’un capital social élevé qui fait d’elle un prescripteur auprès de sa communauté ». En fait, être influenceur ne se décrète pas, il se constate. Lorsqu’une personne à des milliers d’autres qui la suivent sur internet, ce n’est pas elle qui s’autoproclame « influenceur ».

Je trouve d’ailleurs réducteur, de limiter ce terme à un niveau purement marketing. Parce qu’on peut (re)trouver un « influenceur » social, un influenceur (en) politique, un influenceur en sport. Et cette « influence » n’est pas que dans le virtuel.

Les « influenceurs » sauvent des vies.

Je ne parlerai pas du Burkina, ni du Sénégal.  Je suppose que Hamidou Anne a une meilleure connaissance de l’environnement digital de ces deux pays que moi. Je parlerai de la Côte d’Ivoire. C’est le terrain que je maîtrise le mieux.

Chez nous, ce sont des influenceurs qui ont sonné la mobilisation lors de la crise post-électorale de 2010-2011. Ces personnes aimées de/dans leur communauté et qui ont demandé à cette communauté d’utiliser internet pour s’entraider. Non, ces influenceurs ne se sont pas limités à « crier » sur la toile. Ils sont descendus sur le terrain pour faire acte de solidarité. Ce sont des influenceurs « minables » qui, lors de la bousculade de janvier 2013, ont suscité la mobilisation et permis à des familles de retrouver les siens, morts ou vivants. Au point de se faire arrêter par la police.

Oui, ce sont des  influenceurs « nombrilistes » qui, lors des inondations de 2014 (et les années qui ont suivi), ont donné l’alerte, appelé à aider, sonné le rassemblement. Ces influenceurs, les pieds dans l’eau, sont descendus sur le terrain. Ce sont des influenceurs qui mobilisent du monde, chaque fois qu’un journaliste est abusivement arrêté. En réalité, ces influenceurs ont acquis au sein de leur communauté, une crédibilité qui fait parfois fléchir les décisions politiques.

Mieux vaut agir que critiquer… pour rien

C’est beau de rester du haut de son palais, avec ses idéaux répandus dans des médias étrangers, et hachurer de bourses, l’image de ces jeunes qui utilisent internet pour sensibiliser, éduquer, former et informer etc… Et cela, dans tous les secteurs. Politique, économique, social, entrepreneurial… Que ce soit des « facebookers », des « YouTubers », des « blogueurs », ces influenceurs apportent beaucoup à leur communauté. Ils et elles dénoncent la souffrance des populations, pointent du doigt la corruption de leur société, mettent en lumière des modèles de réussite, partagent leur savoir avec d’autres jeunes…

L’auteur veut-il dissocier la jeunesse politique de demain de la force de ces nouveaux médias ? Erreur ! Et, il est parmi ceux qui ne l’ont pas encore compris. Il ne s’agit pas de vendre du rêve « cool » à une jeunesse affamée. Il s’agit de lui montrer le chemin du changement politique qui peut/veut se faire avec des outils plus puissants, plus accessibles et plus démocratiques.

Par exemple, dans Les Chroniques de Daouda, le journaliste ivoirien Daouda Coulibaly parle et dénonce des faits de société… et politiques, à travers des vidéos sur YouTube (oui, c’est un YouTuber). La chronique ci-dessous, l’une des plus vues, a permis d’attirer l’attention des autorités sur la dégradation de la voie menant au port autonome d’Abidjan. Résultat, quelques jours plus tard, cette route a été remise en état. Les exemples comme ceux-ci sont légions. Peut-être qu’ils ne sont juste pas assez ébruités.


Oui, les Africains souffrent terriblement dans « leur chair ». Mais, n’en déplaise à votre paire de lunettes, il n’y a pas que cette Afrique. Il y a aussi celle d’une génération qui a saisi l’opportunité du numérique pour opérer un changement. Il faut montrer cette Afrique qui bouge, cette Afrique qui invente, qui crée, cette Afrique en mouvement. Il y a des jeunes qui sont le porte-étendard de cette génération. À tort ou à raison, ils influencent leur génération. Toutes et tous ne sont pas fait(e)s pour faire de la politique. Et ce n’est pas un crime !

Israël Yoroba GUEBO,

Journaliste, web entrepreneur (si, si, il y a de l’emploi créé avec le numérique).

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